Work Text:
Il s'appelait Alban Morcant.
Plus personne ne s'en souvenait vraiment.
Dans le petit village de Brackenhill, à l'ouest du pays de Galles, on le connaissait simplement comme le vieux monsieur du bout du chemin, celui dont la maison semblait toujours un peu trop solide pour son âge, et dont le jardin restait étrangement vert même en plein hiver.
Alban avait quatre-vingt-sept ans.
Ou cent douze.
Il n'était plus très sûr.
Chaque matin, il se levait à l'aube, bien avant les Moldus, par habitude plus que par nécessité. Il préparait du thé — toujours trop fort — dans une théière ébréchée qu'il réparait depuis cinquante ans par le même sort discret, jamais tout à fait parfait. Puis il s'asseyait près de la fenêtre, regardait la brume glisser sur les collines, et écoutait le silence.
Autrefois, il avait été quelqu'un.
Auror, pendant la première guerre contre Grindelwald. Pas un héros. Pas un nom dans les livres. Mais un homme qui avait fait ce qu'on lui avait demandé, sans jamais trop poser de questions. Il avait survécu à des combats que d'autres n'avaient pas eus la chance de raconter.
Il avait aimé, aussi.
Une sorcière aux cheveux noirs, rieuse, brillante. Elle était morte bien avant lui. Comme presque tous les autres.
Aujourd'hui, Alban vivait seul, avec pour seule compagnie une vieille chouette borgne qui refusait obstinément de mourir et un couple de pantoufles enchantées qui se déplaçaient toutes seules quand il oubliait où il les avait posées.
Il passait ses journées à de petites tâches simples:
– réparer une clôture sans baguette, par défi personnel;
– arroser des plantes qui n'avaient rien de magique mais qu'il aimait quand même;
– lire La Gazette du Sorcier avec trois jours de retard, en maugréant contre des ministres dont il ne connaissait même plus les noms.
La guerre avait encore changé le monde.
Voldemort était mort. Encore une fois. Un enfant avait sauvé tout le monde. Encore.
Alban n'en voulait pas aux jeunes héros. Mais parfois, il souriait tristement en lisant les articles.
Ils ne savent pas ce que c'est que de survivre longtemps.
Vieillir en étant sorcier, c'était étrange. Le corps devenait lent, fragile, mais la magie, elle, refusait de s'éteindre complètement. Elle frémissait sous la peau, capricieuse, parfois dangereuse. Alban avait rangé sa baguette dans un tiroir verrouillé il y a des années, après avoir accidentellement fait apparaître un feu follet en éternuant.
Il n'avait plus besoin de puissance. Seulement de paix.
Un après-midi d'automne, alors qu'il nourrissait les oiseaux, une jeune sorcière s'arrêta devant sa maison. Une Auror, à en juger par sa posture et son regard trop alerte.
— Monsieur Morcant? demanda-t-elle doucement.
Il hocha la tête.
— Le Ministère voudrait vous remettre une médaille. Pour services rendus pendant la guerre de 1945.
Alban la regarda, surpris. Puis il éclata d'un rire sec, presque incrédule.
— Dites-leur de la garder. J'ai déjà assez de souvenirs.
La jeune femme hésita.
— Vous êtes sûr?
— Oui. Mais... prenez donc une tasse de thé. Il est mauvais, mais il réchauffe.
Elle accepta.
Ils parlèrent de choses simples. Du temps. Du village. Des morts qui pesaient encore, même des décennies plus tard. Quand elle repartit, le soleil déclinait, et Alban se sentit... un peu moins invisible.
Le soir venu, il remit du bois dans la cheminée, s'installa dans son fauteuil, et ferma les yeux.
Il n'avait pas changé le monde.
Mais il avait vécu dedans.
Et parfois, c'était suffisant.
